mercredi 4 novembre 2015

Virginia Woolf au fast food : sept bonnes raisons de lire l'auteure de Mrs Dalloway

(Note de Joy : Cet article ainsi que la photo qui l'accompagne ne sont pas de moi mais de Taylor, qui était aussi à l'origine de cette interview littéraire. Merci à elle pour cet article qui, je l'espère, vous plaira autant qu'à moi !)


On s'attend le plus souvent à rencontrer les auteurs illustres au détour de l'allée calme et silencieuse d'une bibliothèque ; parmi les rayons étrangement vides du département « Classiques » de notre librairie ; ou encore entre les quatre murs étouffants d'une salle de classe, dans laquelle la professeure prononcera leur nom avec un auguste respect, entre deux réflexions sur l'art de la métonymie. On les imagine drapés dans leurs plus prestigieuses éditions ; les prix et les éloges qu'ils ont reçus épinglés à leur couverture comme autant de broches étincelantes...

La légende de Virginia Woolf, par exemple, se place tel un mirage entre ses livres et le lecteur. Lorsque nous posons les yeux sur l'un de ses ouvrages, qu'il s'agisse d'un exemplaire original conservé précieusement à la British Library, ou d'une version de poche, jaunie et écornée, oubliée dans les bacs d'une grande surface ; sa réputation s'impose à notre esprit. Nous pensons à l'auteure de génie, dont les écrits continuent à occuper une place de choix tant dans les classements littéraires que sur les étagères des docteurs ès lettres anglo-saxons. Et alors, nous hésitons...

Devons-nous nous avancer vers elle, timides, humbles, poussés par la main ferme et froide de la Critique qui nous guide implacablement dans sa direction ; murmurant à nos oreilles : « il le faut, il le faut... » ? Devons-nous, une fois devant elle, garder les yeux obstinément baissés jusqu'à ce qu'un mot, un signe, nous indique que nous sommes bel et bien dignes d'elle ? Ou pouvons-nous, modestes lecteurs que nous sommes, glisser sans plus de cérémonie l'un de ses romans dans notre sac pour le dévorer au fast-food, entre deux poignées de frites et un cheeseburger ?

Oui, nous le pouvons.

Voici sept bonnes raisons de le faire.

1.                  Parce qu'il existe un Woolf pour chaque lecteur et chaque lectrice :
Virginia Woolf a laissé derrière elle dix romans. En plus d'être vaste, son œuvre romanesque est extrêmement riche et variée, tant au niveau de la forme et de la structure narrative que des thématiques abordées. Quelles que soient vos préférences en matière de littérature, il est donc probable qu'au moins un de ses ouvrages suscitera votre intérêt. Celles et ceux qui connaissent Woolf en tant que figure féministe apprécieront probablement Orlando, dans lequel un personnage masculin se réveille un beau matin changé en femme, et découvre peu à peu les difficultés éprouvées par l'autre sexe ; ou Nuit et jour, qui met en scène deux jeunes femmes tentant de concilier leurs aspirations personnelles et les devoirs liés à leur condition. Ce dernier, tout comme La traversée des apparences, plaira également aux lecteurs friands d'histoires d'amour, et de romans dotés d'une structure classique. Les amateurs de grande saga familiale, eux, se tourneront plus volontiers vers Les années. Les personnes qui ont des difficultés à lire apprécieront Flush : une biographie, roman court et léger qui raconte la vie de la poétesse Elisabeth Browning, vue à travers les yeux de... son chien ! Quant aux lecteurs avertis, ils préféreront analyser la complexité des monologues intérieurs portés par Les Vagues, le symbolisme du roman à ellipses La chambre de Jacob, ou bien encore débusquer les multiples références littéraires glissées Entre les actes. Enfin, Mrs Dalloway et Vers le phare, sont deux œuvres incontournables qui conviendront parfaitement à celles et ceux désirant se faire une idée de l'auteure... ou ajouter un livre culte à leur bibliothèque !

2.                  Parce qu'elle nous raconte l'histoire des femmes :
La place des femmes constitue, comme je l'ai dit, le thème principal de Nuit et jour, dans lequel Mary et Elisabeth, les deux héroïnes, cherchent toutes deux à s'émanciper des rôles qui leur sont imposés. Tandis que Mary tente de le faire à travers l'engagement politique et l'écriture, en militant pour le droit de vote des femmes ; Elisabeth, elle, apprend les mathématiques en secret et s'interroge sur le mariage, qu'elle envisage comme une étape inévitable vers l'indépendance. Fort différentes tant par leur origine sociale que par leurs caractères ou leurs espérances, elles représentent deux facettes de la destinée commune des femmes, amenées à faire des choix qui ne les satisfont qu'à moitié, faute de réelle alternative. Dans Orlando, c'est toute la construction sociale de la féminité que Woolf analyse avec ironie à travers son héros. Devenue une héroïne, celle-ci découvre les multiples limitations et obligations de son nouveau genre... Et de réaliser qu'elle ne pourra plus jamais « porter une couronne ducale » ou « conduire une armée » ; que ses nouveaux vêtements, gênant ses mouvements, l'obligeraient à « s'en remettre à la protection d'un marin » en cas de naufrage ; et qu'elle doit cacher ses chevilles pour éviter le harcèlement des hommes ! Au fur et à mesure du roman, Orlando remet en cause les convictions de l'homme qu'il était avant. Le procédé choisi par Woolf est efficace : le « regard de l'étranger » – ici celui d'une personne élevée en garçon – permet de dénoncer le ridicule et les incohérences d'une société sexiste. Plus largement, Woolf montre dans l'ensemble de son œuvre à quel point les femmes voient leur vie rognée, entravée par les conventions sociales. Les responsabilités lourdes et pourtant si peu valorisées d'une maîtresse de maison sont incarnées par certaines de ses héroïnes, notamment Mrs Flanders, la mère de Jacob ; Mrs Ramsay (Vers le phare) dont les journées se composent d'une « suite de petites tâches insignifiantes » tandis que ses filles rêvent d'une vie qui « ne se passerait pas à s'occuper d'un homme ou d'un autre » ; et Suzanne (Les vagues) qui trouve le bonheur dans la vie domestique. Toutes les expériences des femmes – de la peur ressentie dans les espaces publics (La chambre de Jacob) à l'agression sexuelle (La traversée des apparences) ; de leur impossible accès à l'éducation (La chambre de Jacob) aux ambitions qu'elles affirment (Flush) ou dissimulent (Entre les actes, Vers le phare) – sont décrites non sans humour, de même que la misogynie des hommes. Son œuvre présente ainsi une galerie de portraits féminins dans laquelle il serait bien dommage de ne pas flâner, et qui complète admirablement l'argumentaire d'Une chambre à soi.

3.                  … et celle de la guerre :
Autant le dire tout de suite,  Woolf n'est pas à l'origine d'une version littéraire de Call of Duty. Dans ses romans, vous ne trouverez aucun récit de combat sanglant. Vous ne sentirez pas la boue des tranchées couler entre vos doigts, ni l'odeur du sang pénétrer vos narines – en revanche, vous entendrez les obus tomber sur Londres. Woolf parle de la guerre telle qu'elle l'a vécue : de l'arrière. Si elle n'a pas porté les armes, elle a connu l'angoisse de voir ses parents et amis envoyés au front, la douleur d'enterrer les morts, la peur des bombardements. Ses livres, publiés entre 1915 et 1941, évoquent de manière subtile, avec une tristesse mêlée de fatalisme, les conflits de l'époque. La chambre de Jacob est le roman de celui qui part au front. Tout au long du récit, alors que le futur soldat n'est qu'un petit garçon jouant sur la plage, puis un jeune homme courtisant les femmes, des symboles de mort sont disséminés sur son chemin, presque aussi invisibles pour le lecteur qu'ils ne le sont pour lui : un crâne de mouton, une fumée « comme un emblème de deuil », des réverbères qui « soutiennent l'obscurité comme sur la pointe de baïonnettes », des pierres tombales, des baisers « sur les lèvres vouées à la mort »... Dissimulés dans le décor, les indices s'accumulent mais, emportés par l'enthousiasme juvénile du héros, nous n'y prenons pas garde. Soudain surgissent les cuirassiers. Et les sombres pressentiments des femmes. La fin brutale du roman exprime tout à la fois l'absurdité de la guerre et le destin inéluctable de ses victimes. Mrs Dalloway, est, à l'inverse, le roman de celui qui est revenu. Septimus Smith rentre du champ de bataille avec les honneurs. De son expérience, nous ne savons pas grand chose, si ce n'est qu'elle a lentement contribué à le déshumaniser – il ne « ressent plus rien » –  et à le mener vers la folie. Si ce personnage permet à Woolf d'aborder le thème de la maladie mentale – elle a elle-même lutté tout sa vie contre des crises de dépression profonde –, il représente également les millions de vie mutilées, gâchées, par la guerre. Dans Vers le phare, la guerre vient et se retire, telle une vague entraînant quelques existences dans son sillage ; tandis que dans Entre les actes, la possibilité d'une attaque pèse sur l'esprit de tous. Mais c'est dans Les années que nous découvrons la plus belle évocation de cette thématique, lorsqu'un bombardement confine plusieurs personnages dans un sous-sol de la capitale anglaise. Le bruit inquiétant de la sirène interrompt les conversations comme il interrompt les vies ; entre les impacts de bombes retentit une berceuse ; et, après coup, un euphémisme permet de minimiser l'angoisse ressentie : « ce ne sont que des enfants qui tirent des pétards dans le jardin du fond. » A travers tous ces écrits, Woolf décrit l'absurdité de la guerre pour mieux appeler à la paix, ce qu'elle fera également avec brio dans l'essai Trois guinées.

4.                  Parce qu'elle a de nombreux amis écrivains à nous présenter :
Imaginez que, lors de votre prochaine visite à la bibliothèque, un auteur de renom apparaisse soudain à vos côtés pour vous conseiller ? C'est un peu ce que fait Woolf. Chacun de ses romans contient un nombre impressionnant de références littéraires, plus ou moins explicites : ses personnages lisent des livres ; récitent des extraits de poèmes ou de pièces ; discutent entre eux les mérites de différents auteurs et ouvrages ; débattent de la supériorité de telle ou telle période littéraire ; et, parfois, se recommandent des œuvres les uns aux autres. Ainsi, Austen croise Pope, Milton, Hardy, Tolstoï, Horace, et bien d'autres. Ces références servent souvent à éclairer la personnalité des protagonistes – leurs goûts et leurs points de vue en matière de lecture nous donnant des indications subtiles sur leur caractère – et à se moquer avec tendresse des opinions littéraires de ses compatriotes. Mais elles permettent aussi à l'auteure de nous offrir une visite guidée dans le monde merveilleux de la littérature : en choisissant le parcours qu'elle a elle-même tracé, en observant les figures qu'elle vous indique, non seulement vous découvrez les écrivains qui ont influencé son propre travail, mais, en lecteur curieux que vous êtes, vous parfaites votre culture littéraire. Qui sait, il se peut qu'entre les pages de Woolf se cache le nom de celui qui deviendra sous peu votre auteur favori ! En tous les cas, elle vous donnera sans doute envie de (re)lire Shakespeare, puisque le barde anglais est le seul auteur à être évoqué dans... chacun de ses dix romans !

5.                  Parce que son oeuvre apaise notre solitude : 
L'un des fils conducteurs reliant entre eux ses ouvrages est le profond isolement dans lequel sont plongés les personnages. Les hommes et les femmes que Woolf invente sont incapables d'exprimer avec justesse leurs pensées et leurs sentiments – ou, tout du moins, incapables d'être compris par leurs semblables. C'est ainsi que Rachel, sa première héroïne, pour qui « sentir profondément quelque chose, [c'est] créer un abîme entre soi-même et les autres qui, eux aussi, sentent profondément peut-être, mais différemment » (La traversée des apparences) fait étrangement écho aux protagonistes de son dernier roman, dont il est dit que « leurs esprits et leurs corps étaient trop près, mais pas assez près [...] chacun avait le sentiment séparé qu'il sentait et pensait séparément. » (Entre les actes) L'impossibilité d'exprimer précisément ce que l'on vit, de décrire nos émotions dans toutes leurs nuances et leur complexité, crée un voile invisible mais néanmoins infranchissable entre nous et les autres : comme le note Bertrand dans Les vagues, « les expériences de la vie sont incommunicables, et c'est ce qui cause toute la solitude, toute la tristesse humaine. » Cette sensation parcourt la plupart de ses romans, créant une atmosphère mélancolique certes, mais également réconfortante. En lisant Woolf, nous ne sommes plus seuls à être seuls.

6.                   Parce que son style reste inégalé :                             
Le principal talent de Woolf est de mettre des images sur les émotions de ses personnages, aussi confuses, changeantes et fragiles soient-elles. Elle capture leurs ressentis dans des instantanés d'une grande netteté et d'une beauté plus grande encore, avec un sens de la poésie, une délicatesse, un art de la métaphore exceptionnels. Chez elle, la figure de style est parfois obscure, et le recours aux symboles et à la suggestion risquent de dérouter les lecteurs les moins expérimentés – ou les moins attentifs. Cependant, ils ne semblent jamais utilisés dans le but de nous impressionner, ni de dissimuler sous de tortueuses fioritures une intrigue de moins bonne qualité. Même si certains considéreront qu'il « ne se passe pas grand chose » dans le roman woolfien, centré sur les mondes intérieurs des protagonistes et le passage du temps qui modèle leurs destins ; le récit n'en demeure pas moins riche. La construction des personnages est cohérente et soignée ; leur évolution, subtile, ne peut manquer d'émouvoir le lecteur ; et Woolf, qui manie avec dextérité l'ironie, prend plaisir à tourner en dérision les habitudes et opinions de la société anglaise. On ne saurait donc lui reprocher de privilégier la forme plutôt que le fond. Ici, le style se fait vecteurs des mouvements de l'âme, renforçant ainsi la proximité entre l'être de fiction et son lecteur.

7.                  Parce qu'elle nous le demande :
Le plus grand tort que l'on puisse faire à Virginia Woolf, c'est de la considérer comme une grande écrivaine. De la placer sur un piédestal si élevé que nous la regarderons avec une vénérable crainte avant de reculer sur la pointe des pieds, convaincus que nous ne possédons pas les capacités nécessaires pour comprendre ni apprécier ses textes. Dans un essai intitulé La tour penchée, elle écrivait :

« Ce serait un crime aux yeux d’Eschyle, de Shakespeare, de Virgile, de Dante, qui s’ils pouvaient parler (et ils le peuvent) diraient : « Ne me laisse pas aux gens en robe et en toque. Lis-moi, lis-moi toi-même! » Peu leur importe que nous placions mal l’accent ou que nous lisions avec une traduction à côté de nous. Bien sûr, ne sommes-nous pas des roturiers, des amateurs ? Nous allons piétiner beaucoup de fleurs, abîmer beaucoup d’antique gazon. Mais rappelons-nous un conseil qu’un éminent Victorien, qui était aussi un éminent amateur de marche à pied, donnait aux promeneurs : « Chaque fois que vous voyez un écriteau avec ‘‘Défense de passer’’, passez tout de suite. » Passons tout de suite. La littérature n’est pas propriété privée ; elle est domaine public. »


Suivons, nous aussi, ce conseil.


Taylor.

1 commentaire:

  1. Merci Taylor. Après avoir lu votre article j'ai envie de donner Virginia Woolf une deuxième chance et cette fois sans craint.

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